Laure Lescouzères, une jeune fille de 107 ans

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Depuis la projection du film de Patric La Vau, Un casau e quate polas, nombreux sont les spectateurs qui ralentissent à l’approche du bourg de Gajac. Leur espoir d’apercevoir Laure Lescouzères dans son jardin est rarement déçu.
À cela rien d’extraordinaire, sinon que Laure marche allègrement vers ses 107 ans.
« Je suis née le 19 octobre 1912. Je m’en souviens, ajoute-elle avec malice, j’y étais ».

Laure a connu l’enfance d’une petite fille née à la campagne dans une famille de métayers. Elle a appris à parler l’occitan dès son plus jeune âge : « Tout le monde parlait patois, mes parents, mes grands-parents, les voisins, les gens du village. ». Même si les occasions se font de plus en plus rares, elle continue de le parler encore aujourd’hui avec Yvette, sa plus proche voisine, avec quelques connaissances de sa génération, ou même avec quelques plus jeunes, comme Pascal Losse.

Laure se souvient bien de l’école. Elle y allait à pied en sabot : « Mais avant d’entrer en classe, il fallait les laisser bien rangés sous le préau. Sinon, gare aux punitions ». C’est à l’école, comme tous les enfants du village, qu’elle a appris le français. Après l’école, après avoir fait collation et s’être changée de tablier, il lui fallait aller garder les vaches : « à l’époque, il n’y avait pas de barrière et il fallait faire bien attention à ce que les vaches n’aillent pas dans les champs ». Les amusements pour les enfants étaient bien rares à cette époque et il fallait souvent aider les parents à la terre. Laure se souvient que la veille de Noël, à l’entrée de la nuit, elle faisait, avec son père ou son grand-père, le tour des champs avec un flambeau de paille allumé. « Il parait que c’était bon pour les récoltes à venir ». Et le matin du 25 décembre, le seul cadeau qu’elle trouvait parfois dans son sabot était une orange. « Mais parfois, rajoute-t-elle fataliste, il n’y avait rien. »

À l’âge adulte, Laure a connu la vie d’une femme à la campagne : le ménage, la cuisine, la vaisselle, la lessive : « En plein hiver, c’était pénible d’aller rincer au lavoir. L’eau était glacée. Mais, que voulez-vous, c’était comme ça, on n’avait pas de machine à laver. Les femmes sont heureuses aujourd’hui. ». Et après ça, rajoute-elle : « il fallait partir au travail, aider l’homme dehors, semer, ramasser les récoltes, faire les foins, tailler la vigne, vendanger, couper le maïs, soigner la volaille et les bêtes ». Comme beaucoup de gens de leur génération qui ne possédaient pas la terre, Laure et son mari ont été métayers. Contrairement aux fermiers qui louaient la terre, les métayers devaient tout partager avec le propriétaire, les récoltes, le cochon, les veaux. La culture du tabac, très contrôlée par l’administration, permettait de faire entrer un peu d’argent frais dans le foyer. C’était aussi une époque où il y avait de nombreuses solidarités de voisinage. « Les gens s’entraidaient. Ce n’est pas comme aujourd’hui où même des voisins ne se disent pas bonjour ». Les occasions de travaux en commun étaient alors nombreuses : les battages, les vendanges, etc. Les « esperroquèras », veillées destinées à dépouiller le maïs, étaient souvent l’occasion de petites plaisanteries et se finissaient souvent par des châtaignes et du vin nouveau. La « tuaille » du cochon nécessitait la présence d’hommes et de femmes de la famille ou du voisinage, les premiers pour aider à le tuer et les secondes pour le cuisiner. Mais de part le travail en commun, ces moments permettaient de consolider les liens familiaux ou amicaux.

Les plus mauvais souvenirs de Laure remontent à la seconde guerre mondiale. Son mari a été prisonnier pendant cinq ans et Laure devait se débrouiller, seule avec sa belle-mère, pour faire le travail de la ferme. Seul le labour lui posait problème et elle devait compter sur la bonne volonté des voisins qui venaient l’aider. Elle se souvient aussi avec tristesse de ces mois sans nouvelles de son mari et de ses lettres, visées par la censure et toutes rayées à l’encre rouge, qu’elle devait aller chercher à Bazas.

Depuis une quarantaine d’années, Laure est à la retraite. Mais hors de question de rester inactive. « Comment voulez-vous que quelqu’un qui a travaillé toute sa vie puisse aujourd’hui rester à ne rien faire ? C’est impossible. Il faut que j’aille dehors. ». Il n’est donc pas rare de voir Laure dans son jardin quelle que soit la saison et quel que soit le temps. Elle a toujours quelque chose à y faire : planter et couvrir les fèves, arracher l’herbe, « Je n’ai pas besoin de l’arroser. Elle pousse toute seule (rires) », dégager les jeunes pousses d’ail, arracher les pommes de terre, cueillir les tomates, aller soigner ses quatre poules, arroser ses fleurs, etc. En plein été, Laure avoue n’aller au jardin que le matin car l’après-midi, dit-elle, il fait trop chaud. Elle en profite pour regarder le Tour de France à la télévision. « Les coureurs ne m’intéressent pas. Mais, je n’ai jamais voyagé, je ne suis jamais allé nulle part. Au moins, je vois de beaux paysages, de beaux châteaux. »

Laure continue à faire des conservesRegarder ces beaux haricots verts. Je n’allais pas les laisser perdre ») et des confitures. Une fin d’après-midi de septembre dernier, Laure se sentait fatiguée. Elle venait de passer sa journée à faire vingt litres de coulis de tomates ! Laure continue aussi à cuisiner midi et soir : « Il faut bien manger. Ce n’est pas parce que je suis vieille que j’ai la fainéantise de me faire la cuisine ». Une des rares choses que Laure ne fait plus, c’est aller aux champignons. « J’aimais beaucoup chercher les cèpes, raconte-t-elle avec une pointe de nostalgie, et j’en trouvais. Les coins où ils poussent ne sont pas bien loin. Mais si je tombe dans les bois, qui va venir me relever ? ». Heureusement, grâce à quelques voisins qui l’entourent de toute leur affection, elle en mange régulièrement, ainsi que des girolles.

Laure est comme ça, pleine de vie et d’énergie. À l’âge de 98 ans, elle s’est fait faire sa première carte d’identité. Il y deux ans, elle n’a pas manqué l’inauguration de la nouvelle salle des fêtes de Gajac et se souvient parfaitement des élu(e)s qui ont pris la parole. Jusqu’à l’année dernière, elle allait une fois par mois faire ses courses au supermarché à Bazas. « Jacques venait me chercher pour aller faire les commissions. Il m’amenait en voiture. Chacun de nous prenait ce qu’il voulait, ce dont il avait besoin. Au retour, il déjeunait avec moi et après il rentrait chez lui ». Pour la petite fête que le conseil municipal de Gajac a organisée, le 19 octobre 2018, en l’honneur de ses 106 ans, son médecin traitant s’est permis de lever le secret médical et a résumé l’état de forme de Laure par ses trois lettres R.A.S. : rien à signaler. « À part l’arthrose et les jambes qui commencent parfois à me porter difficilement, rien ne me fait mal. Mais quand je suis au jardin, je ne sens plus l’arthrose. Et puis, c’est pas à mon âge que tout ça va s’arranger. »

Au terme de notre petite rencontre, Laure a insisté pour nous offrir l’apéritif. Un petit vin cuit dans un grand verre. Comment lui refuser ? Et c’est avec plaisir que nous avons trinqué à sa santé.

AMS-AV