Laure Duthilleul, actrice, scénariste, dialoguiste, réalisatrice

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Laure Duthilleul

En guise de clin d’œil à la 71ème édition du Festival de Cannes, la rédaction a eu l’honneur d’interviewer Laure Duthilleul, sans doute la seule actrice installée en Sud Gironde à avoir eu, un jour, l’occasion de fouler les marches du fameux tapis rouge. Pourtant, vous comprendrez très vite que pour cette artiste atypique, cette expérience n’est autre qu’un simple épisode, et que c’est bien autre chose qui a procuré son bonheur et construit son itinéraire de vie.

Née à Paris d’un père architecte et d’une mère professeur d’allemand, la benjamine est bercée par une enfance où la prise d’initiative et l’autonomie sont largement plébiscitées. Toute jeune, la petite fille et quelques amis s’amusent joyeusement à monter des pièces de théâtre. « Mon père a construit plusieurs théâtres. Alors, pour satisfaire nos esprits créatifs, il a bâti un petit décor avec un podium dans le grenier de mon grand-père. » Pendant toutes les vacances, Laure et ses compères, tel le Club des 5, s’inventent des histoires, créent leurs décors, peignent des draps en trompe-l’oeil, réalisent leurs costumes et font même tourner le chapeau pour boucler leurs budgets… « Vers 13-14 ans, nous avons organisé une tournée à bicyclette avec nos petites remorques et nos toiles de tente. Nous nous rendions dans les campings, les maisons de retraite… à cette époque, nos parents encourageaient vivement cet esprit d’aventure ce qui a sans nul doute développé mon goût pour l’organisation de spectacles… »

Ses frères et sœurs lancés dans les études, Laure n’a d’autres choix que de suivre l’exemple de la fratrie. Elle obtient une prépa aux grandes écoles et entre à HEC Paris*. Très vite, la jeune fille se rend compte qu’elle évolue dans un monde qui ne lui convient pas : « J’avais très peu d’amis, je ne me sentais pas à ma place… J’ai donc demandé une année sabbatique pour voyager. Et j’ai trouvé un poste de jeune fille au pair à Los Angeles ». A l’aube de s’envoler pour les États-Unis, Laure se trouve dans un café, et un homme l’accoste pour lui demander : « Êtes-vous actrice ? ». Au culot, et sa madeleine de Proust refaisant surface, Laure répond « oui ! ».  « Il m’aurait demandé : êtes-vous réalisatrice ? J’aurai également répondu oui ! Je ne voyais pas d’issue dans ce que je faisais, et là c’était une porte qui s’ouvrait devant moi… »

De fil en aiguille, Laure monte sur les planches et joue pour la première fois dans une pièce de théâtre de Jean-Claude Grumbert** « faisant croire que j’avais été actrice à Limoges, j’ai appris mon métier en suivant cette tournée pendant 9 mois… » Puis, le début de carrière de Laure Duthilleul est étonnant. Le succès est aussi soudain que fulgurant. À partir de 1982, la jeune femme a alors 23 ans, les films se succèdent. Elle est actrice et est sollicitée pour des premiers rôles au cinéma, dont « Le Destin de Juliette » qui lui vaudra une nomination aux Césars du meilleur espoir féminin en 1984, remporté par Sandrine Bonnaire. Entre temps, lors d’un tournage avec Richard Bohringer dans un téléfilm, elle rencontre Bernard Lubat célèbre musicien de jazz installé à Uzeste, fondateur de la compagnie Lubat et du festival d’Uzeste, qui deviendra son compagnon et le père de son fils, Louis.

Laure Duthilleul

« J’ai continué à faire l’actrice, tout en m’intéressant beaucoup à ce qu’il se passait à Uzeste. Et j’ai décidé de m’y engager. Entre 1984 et 2000 j’y ai beaucoup travaillé au sein de la compagnie Lubat que nous avions structuré en Scop. HEC m’a donc un peu servi finalement (rires). Je me suis aussi beaucoup investie dans l’organisation des saisons d’Uzeste Musical, le climax était l’été. Je m’occupais notamment des dossiers de financement, de la programmation, de la mise en scène de spectacles, de débats etc. Uzeste est un événement artistique rare dont je suis toujours solidaire. Cela m’a beaucoup entraîné à passer par la suite à la réalisation de films. » Dans le même temps, elle poursuit sa carrière d’actrice auprès de réalisateurs qui l’intéressent vraiment. « Être comédienne ou être actrice c’est avoir une responsabilité limitée au sein d’un projet. Alors que ce qui m’intéressait et m’intéresse toujours, une fois l’idée de création, lancée c’est tout l’environnement d’une entreprise artistique. C’est faire ensemble, écrire, financer, ce que j’aimais faire petite finalement… »

Plutôt timide, assez mal à l’aise dans la représentation, Laure se souvient parfaitement de ces moments à Cannes où la démesure l’a, sans langue de bois, franchement embarrassée. Pour sa filmographie, citons deux films qu’elle a présentés en tant qu’actrice : à toute allure de Robert Kramer et Au Pays des Juliets de Mehdi Charef. De cette soif « d’autre chose », Laure Duthilleul avouera qu’en tant qu’actrice, on en paie le prix. Sans aucun regret, elle précise : « Je n’ai pas fait ce qu’il fallait pour être connue. Je vivais ici, à Uzeste et je n’avais pas envie d’aller à Paris me montrer pour tenter de décrocher des premiers rôles. » Se mettant clairement en retrait, les propositions de rôles au cinéma se sont espacées, pour finalement ne plus correspondre du tout à ses attentes.

Dans les années 2000, Laure se tourne davantage vers le théâtre et la réalisation. Plaisantant souvent, on comprend que cette artiste aime par-dessus tout s’amuser.  « Faire un film c’est comme faire un hold-up, raconte-t-elle avec humour, cela coûte beaucoup d’argent, en même temps ça en rapporte beaucoup ! » Au-delà du simple amusement, elle exprime une autre de ses facettes, son engagement, sa personnalité résolument tournée vers les autres : « Nous vivons dans une société où les émotions sont de plus en plus refoulées, on leur accorde moins d’importance. Écrire et réaliser me permet de poser des mots sur mon ressenti, je considère cela comme une tribune. »

Laure Duthilleul
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C’est ainsi qu’en 2003, elle tourne son premier film À Ce Soir, avec Sophie Marceau, à Uzeste. L’histoire d’une infirmière à domicile qui perd son mari et n’arrive pas à faire son deuil. « J’ai choisi Uzeste parce que j’aime ce village, ses habitants, j’y ai d’ailleurs fait un mandat de conseillère municipale. En dehors de sa collégiale, c’est un village qui a une identité, une personnalité, une géographie propre… à ce moment-là, j’avais une histoire à raconter, liée à ma propre histoire. C’est venu naturellement. » Ce film dramatique a malheureusement été abandonné par sa productrice en France et peu de salles ont eu l’occasion de le diffuser ce qui a évidemment impacté négativement le succès attendu. Néanmoins, il a été présenté en sélection à Cannes et a beaucoup voyagé en Russie et en Chine. » Laure Duthilleul confie d’ailleurs avoir passé de merveilleux moments en Chine où elle rapportera en France une philosophie de vie, au rythme de la nature. Elle raconte aussi un projet de film avorté, lié, une fois de plus, à un manquement du producteur.

Les sentiments sont au cœur des réflexions de Laure Duthilleul. En 2015, elle sort à ce propos un film sur la transmission entre père et  fils, en l’occurrence entre Bernard et Louis Lubat artiste et musicien comme son père : « C’est la transmission du métier de musicien, mais c’est aussi le partage d’un art de vivre, l’échange avec l’autre, que le père transmet à son fils. »

Calme, précise, résolument honnête Laure Duthilleul est une femme de projets. Le dernier en date est celui mené avec un collectif de jeunes artistes musiciens, comédiens, circassiens, basé à Bordeaux, le bien nommé « parti Collectif ». « Un certain nombre d’entre eux sont des enfants d’Uzeste Musical. J’ai vu ce groupe jouer un spectacle dans le cadre d’un festival estival sur la place de Noaillan, j’ai trouvé leur proposition super et j’ai eu envie de les accompagner pour une création sous le chapiteau qu’un grand circassien venait de leur donner. Je les coache telle une équipe de foot. Après 3 ans de travail, ils ont  trouvé le financement de la création et vont enfin pouvoir réaliser ce spectacle : création au printemps 2019 à l’Agora de Boulazac près de Périgueux. »

D’autres projets sont en cours, dont une pièce de théâtre, un long métrage et une série télévisée… Nous attendrons patiemment de découvrir le travail de Laure Duthilleul qui a promis de nous partager ses actualités très prochainement !

*HEC Paris : École des Hautes Études Commerciales
** Dramaturge, scénariste et écrivain français

Le Roi Kysmar Villandraut